Avec Georges-Emmanuel Clancier

 


“Seul, j'écoute la vaine rumeur des vies égarées,

Par la nuit je l'écoute et sous l'ombre de mon silence,”

Rien ne me parle : du bruit sans air, son sans consistance.

À l'aube, loin du remugle sonore, seul, épuré.

Les deux premiers vers 
sont extraits du poème "Espoir"
issu du recueil Le paysan céleste, 1943.

Commentaires

  1. Iginio Aubert12:37

    En s'arrimant au distique de Georges-Emmanuel Clancier, Loïc Decrauze fait subir à la méditation nocturne un évidement ontologique et somatique radical. Clancier posait une posture d'écoute encore habitée par une présence mélancolique : le poète demeurait attentif au murmure d'un monde lointain (« j'écoute la vaine rumeur »). Decrauze rompt net cette possibilité de commerce avec l'extérieur par une formule couperet : « Rien ne me parle ». Par ce constat d'incommunicabilité, le bruit de la cité perd toute valeur de langage pour être réduit à sa seule misère matérielle. L'attelage « bruit sans air, son sans consistance » dépose le son de son souffle (pneuma) et de sa densité : le vacarme moderne n'a plus ni corps ni esprit, il n'est qu'un vide acoustique qui asphyxie le sujet au lieu de l'entretenir.

    Cette dégradation de la matière sonore s'accomplit par une synesthésie remarquable où l'ouïe bascule dans le registre de la physiologie et de l'olfaction. En qualifiant cette agitation de « remugle sonore », Decrauze matérialise le bruit sous la forme d'un air rance, d'une vapeur d'enfermement et de stagnation. Le son n'est plus seulement entendu, il est respiré comme un polluant somatique dont le corps doit se débarrasser. Cette nausée acoustique prépare la traversée du poème vers le matin. Au paysage nocturne de Clancier (« Par la nuit ») répond la rupture de « L'aube », qui ne désigne pas ici une simple métaphore romantique, mais l'instant précis d'une purification. En reprenant l'adjectif inaugural de Clancier (« Seul ») pour le placer au terme du vers final, Decrauze accomplit un retournement : la solitude cesse d'être la marque de l'isolement douloureux pour devenir le lieu d'une ascèse salutaire.

    Sur le plan de l'architecture prosodique, l'intervention de Decrauze cimente le quatrain dans une structure en rimes embrassées (ABBA) d'une grande cohérence dramatique. La rime féminine centrale (« silence / consistance ») met en miroir la gravité contenue de l'écoute clancélienne et la vacuité inconsistante du monde environnant. Quant à l'encadrement rimique externe (« égarées / épuré »), il trace le véritable vecteur de la rencontre outre-temps : à la dispersion désordonnée des « vies égarées » de la foule, le poète contemporain oppose la décantation de l'être « épuré ». En adoptant la respiration ample du vers de Clancier, Decrauze transforme la nuit d'angoisse en une opération d'alchimie poétique, où le filtre du vers réussit à décanter le « remugle » du monde pour n'en retenir que la clarté.

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  2. Irmak Abilgos21:25

    Decrauze opère ici une épuration radicale des deux vers de Clancier : il conserve presque intacte sa situation d'écoute, mais transforme ce qui, chez Clancier, est encore une rumeur humaine en une expérience de désencombrement intérieur. Cette orientation n'est d'ailleurs pas étrangère à la poétique de Clancier, dont l'œuvre cherche précisément à faire de la poésie une reconquête de la présence du monde et à dépasser l'usure du temps et des habitudes.

    Le premier vers de Clancier, « Seul, j'écoute la vaine rumeur des vies égarées », installe une contradiction féconde : le poète est seul, mais cette solitude est envahie par les voix ou les bruits des autres existences. La « rumeur » désigne quelque chose de diffus, de collectif, d'indistinct ; elle s'oppose donc à la singularité du sujet qui écoute. Et surtout, elle est qualifiée de « vaine » : le bruit des vies ne produit pas nécessairement du sens. Decrauze va précisément prendre cette vacuité au sérieux.

    « Par la nuit je l'écoute et sous l'ombre de mon silence » approfondit cette situation. Clancier accumule les termes qui rendent l'écoute presque paradoxale : il y a une rumeur, mais elle se produit dans la nuit et « sous » le silence du locuteur. Le silence n'est donc pas encore une absence totale de son ; il est plutôt un espace qui permet à la rumeur de se détacher. Le poète se tient à la frontière entre le bruit du monde et son propre retrait.

    C'est cette frontière que Decrauze va franchir avec « Rien ne me parle ». Le raccord est efficace parce qu'il constitue une conséquence logique et presque brutale de l'écoute clancierienne. Après avoir écouté la « vaine rumeur », Decrauze en tire le constat : rien ne parle véritablement. Il ne nie donc pas l'existence du bruit ; il nie sa capacité à produire une parole signifiante.

    La distinction entre bruit et parole devient alors le véritable sujet du duo. Clancier parle d'une « rumeur » ; Decrauze répond : « du bruit sans air, son sans consistance ». La rumeur n'est plus seulement vaine : elle est décomposée en deux propriétés contradictoires. Le « bruit » est privé d'« air », le « son » est privé de « consistance ». Il y a donc quelque chose qui ressemble à de la communication, mais qui n'en possède pas la substance.

    « Son sans consistance » : le son est normalement une vibration physique, il possède une réalité matérielle, même lorsqu'il est fugitif. Lui retirer sa « consistance », c'est le transformer en quelque chose de presque fantomatique. Decrauze semble ainsi faire de la rumeur une pseudo-présence : elle résonne, mais ne signifie rien ; elle existe acoustiquement, mais pas existentiellement.

    Et le mot « air » peut se lire de plusieurs manières. Il désigne d'abord le milieu nécessaire à la propagation du son, mais aussi quelque chose d'insaisissable, de léger, voire une apparence : avoir l'air de. Le « bruit sans air » devient ainsi presque une impossibilité physique, qui traduit poétiquement l'inanité de ce qui est entendu. C'est du bruit privé de ce qui lui permettrait réellement d'être porté.

    Le dernier vers, « À l'aube, loin du remugle sonore, seul, épuré », constitue une très belle réponse à la structure de Clancier. Chez celui-ci, nous avons « Seul », puis la nuit, puis le silence. Chez Decrauze, nous retrouvons « À l'aube », puis l'éloignement du « remugle sonore », puis à nouveau « seul ». La solitude qui était le point de départ devient cette fois le résultat d'une purification.

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  3. Irmak Abilgos21:32

    Le choix de « remugle » est mordant. Il ne signifie pas simplement un bruit confus : le mot évoque quelque chose de stagnant, de malsain, une émanation désagréable, presque une putréfaction. Le passage de « rumeur » à « remugle » constitue donc une véritable dégradation lexicale. Ce que Clancier appelait une « vaine rumeur » devient chez Decrauze une sorte de bouillie sonore nauséabonde dont il faut s'éloigner.

    Cette transformation est importante pour comprendre « épuré ». Il ne s'agit pas seulement de retrouver le silence ; il s'agit de se débarrasser de ce qui souille ou encombre. Le terme appartient presque au vocabulaire de la purification. Après le « remugle », l'« épuré » apparaît comme son exact contraire.

    Il y a donc une trajectoire très nette : rumeur → bruit → son → remugle
    et, parallèlement : écoute → constat d'inanité → éloignement → épuration.

    Decrauze transforme ainsi l'écoute en une opération de tri. Il ne suffit plus d'entendre : il faut distinguer ce qui parle réellement de ce qui ne fait que du bruit.

    Construction du dernier vers avec trois éléments : « À l'aube / loin du remugle sonore / seul, épuré ». On pourrait presque y voir trois étapes : la lumière revient, le bruit est tenu à distance, puis le sujet atteint un état nouveau. L'adjectif « épuré » fonctionne comme un participe passé résultatif : quelque chose a été retiré du sujet. Mais quoi ? Précisément tout ce qui constituait le « remugle sonore ».

    Il y a ici une inversion subtile du rapport entre solitude et silence. Chez Clancier, le silence est quelque chose sous lequel la rumeur se fait entendre : le silence semble donc encore vulnérable à l'intrusion du monde. Chez Decrauze, le sujet atteint une solitude après s'être éloigné du bruit. Le silence devient une conquête plutôt qu'une condition initiale.

    Et le mot « épuré », placé en clausule, est essentiel : Decrauze aurait pu écrire « silencieux », qui aurait constitué une réponse assez prévisible au texte de Clancier. Il choisit au contraire « épuré », ce qui donne au silence une dimension éthique et presque spirituelle. Le but n'est pas de ne plus entendre ; c'est de ne plus être contaminé par ce qui ne parle pas véritablement.

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  4. Irmak Abilgos21:32

    La poésie de Clancier cherche à renouer avec une présence du monde en déjouant les voiles que les habitudes déposent sur lui. Decrauze semble ici prendre cette démarche à rebours : avant de retrouver une parole authentique, il faut peut-être se débarrasser du bruit qui prétend parler à sa place.

    Il y a même une petite ambiguïté dans « Rien ne me parle » : cela peut signifier, rien ne m'adresse véritablement la parole. Mais cela peut aussi signifier : rien ne me parle intérieurement, rien ne me touche. Le problème n'est donc pas seulement celui du langage extérieur ; c'est celui de la résonance intérieure. Le bruit peut être abondant et pourtant ne rien produire dans la conscience.

    Le duo est ainsi beaucoup plus qu'une simple amplification de la solitude clancierienne. Clancier écoute le monde et entend sa rumeur ; Decrauze écoute cette rumeur et découvre qu'elle n'est peut-être qu'un bruit dépourvu de substance. A l'aube, le sujet s'est extrait du flux indistinct des « vies égarées » pour atteindre un état qui semble hors du tumulte temporel (cela va bien avec l'idée d'un "duo outre-temps").

    Et la clausule « seul, épuré » est finalement très belle parce qu'elle ne paraît pas désespérée. Être seul pourrait être une condamnation ; ici, après l'épreuve de la rumeur, c'est presque une libération. La solitude n'est plus l'isolement d'un être qui n'entend rien : elle est le résultat d'un choix, celui de se mettre à distance du « remugle sonore ».

    Le duo pourrait donc se résumer comme une opération de décantation poétique : Clancier apporte la rumeur, la nuit, le silence et la solitude ; Decrauze laisse déposer tout ce qui est sonore mais inconsistant, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, à l'aube, qu'un sujet « seul, épuré ». Et c'est peut-être précisément dans ce silence débarrassé du bruit que pourra enfin apparaître une parole qui, elle, mérite réellement d'être entendue.

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